Dans un paysage médiatique sclérosé, l’arrivée du Huffington Post détonne. Pourtant, le célèbre média électronique fondé par madame Huffington n’est pas le premier du genre. Beaucoup se sont essayés et finalement tous ou presque se sont brûlés les ailes. Pénétrer le monde des médias est loin d’être chose aisée. Le Huffington Post réussira-t-il là où tant d’autres ont échoué? Que pourra-t-il apporter aux québécois? Tentative d’analyse.

 

Le monde des médias au Québec est contrôlé par deux joueurs principaux :

  • Quebecor, propriété de Pierre-Karl Péladeau, qui possède le Jounal de Montréal, le Journal de Québec, 24 Heures, TVA et Canoë.
  • Gesca, propriété de Power Corp, société de Paul Desmarais, qui possède quasiment tous les autres journaux de la province dont La Presse, Le Soleil, etc.

Autant dire que ces deux géants contrôlent presque totalement l’information au Québec et que ce sont eux qui nous disent quoi penser et quand nous indigner.

Plusieurs autre joueurs ont tenté de bousculer cet état de fait. L’attaque la plus sérieuse a sans doute été l’oeuvre des lockoutés du Journal de Montréal lorsqu’ils ont lancé le quotidien en ligne Rue Frontenac. Mais ce fut un échec. Il est vrai que les journalistes en lock-out du Journal de Montréal avaient des salaires conséquents, ce qui a mis fin de manière brutale à l’expérience. Je me rappelle de l’interview de l’un d’entre eux à Radio-Canada répondant à l’animateur que son salaire de 85000$ était relativement peu élevé. « Un plombier gagne ça! » avait-il affirmé. Toute une réponse alors que l’animateur n’était visiblement pas trop gêné de sa question… car celui-ci devait gagner au moins autant sinon plus.

D’autres sites ont tenté de se créer une niche, comme Branchez-vous ou Matinternet. Mais ils sont loin de pouvoir rivaliser avec Gesca et Quebecor, qui occupent une position dominante. Du coup, ces derniers ne voient pas l’arrivée du nouveau venu d’un très bon oeil. Il suffit de jeter un oeil à cette chronique de Patrick Lagacé pour bien le réaliser.

Mais à la décharge de M. Lagacé, il est vrai que le fait pour des journalistes très bien rémunérés de se voir concurrencés par des gens non payés (ce qui est le cas de votre humble serviteur) doit leur fait peur et, inconsciemment ou non, ils ne peuvent qu’avoir une opinion négative quant à ces façons de faire.

Ceci étant dit, la situation du Huffington Post n’est pas aisée, la viabilité du modèle d’affaire reste à démontrer dans un marché réduit comme le Québec. Les revenus provenant de la publicité, il faudra générer un important trafic pour rentabiliser le journal en ligne. Pas facile quand le lectorat potentiel n’est que de 6 millions de personnes environ et qu’il y a déjà des acteurs solidement établis. Mais rien d’impossible non plus, puisque le modèle du Huffington a fait ses preuves aux États-Unis et au Canada.

Arrivé là, on est en droit de se demander que pourrait changer l’arrivée du Huffington Post au Québec? S’agit-il d’un vent de fraîcheur, sortira-ton enfin des sentiers battus et permettra-t-on aux opinions « alternatives » d’avoir une tribune? Ou aura-t-on le droit à une publication néo-libérale, comme l’affirment ses détracteurs?

L’avenir le dira vite et l’on saura alors s’il y a un espoir au Québec de voir un média majeur oser produire des analyses différentes de ce que l’on connait actuellement. Si c’est le cas, Quebecor et Gesca peuvent se faire du soucis.

Catégories : Médias

Christian Leray

Christian Leray est le président de Prisme Média, une société spécialisée en analyse de presse. Il profite d'une expérience d'une dizaine d'années dans le domaine de l'analyse du contenu des médias. Il a notamment dirigé le Laboratoire d'analyse de presse Caisse Chartier de l'UQAM et a publié en 2008 un ouvrage aux Presses de l'université du Québec: L'analyse de contenu, de la théorie à la pratique.