L’organisme Reporters sans frontières (RSF) vient de publier les résultats de sa dernière enquête sur la liberté de la presse dans le monde. Et les résultats ne sont pas bons. Je vous invite à les consulter à cette adresse.

Premier constat : le Canada n’est que 21ème, ex aequo avec… la Namibie! Certes, je vois le verre à moitié vide lorsque je dis cela. Ainsi, les États-Unis sont 20ème, la France 44ème et l’italie 49ème! La place du Canada semble donc honorable. Sauf que les pays auquel on le compare habituellement sont les mieux classés. La Finlande, l’Islande, la Norvège, les Pays-Bas, la Suède et la Suisse se partagent la première place.

Il y a donc matière à réflexion. Nos médias semblent apparemment libres. Mais dans les faits la concentration de la presse rend le  travail des journalistes de plus en plus compliqué. Au Québec par exemple, deux hommes d’affaires possèdent quasiment la totalité des médias. Pierre-Karl Péladeau, patron de Quebecor, est propriétaire de TVA, première station de télévision, et du Journal de Montréal et du Journal de Québec, qui font quasiment une vente sur deux dans chacune des deux villes, les deux plus importantes. M. Péladeau possède aussi la prestigieuse enseigne de librairies Archambault ainsi que Vidéotron, le numéro un du câble. Autant dire que cet homme a un pouvoir immense sur ce que chaque québécois est en droit de pouvoir lire ou regarder.

Idem pour Paul Desmarais, le patron de Power Corp, qui via sa filiale Gesca, possède la plupart des quotidiens : La Presse (Montréal), Le Soleil (Québec), Le Droit (Ottawa et Gatineau), Le Nouvelliste (Trois-Rivières), Le Quotidien (Saguenay-Lac-Saint-Jean) et La Voix de l’Est (Sherbrooke). Lui aussi décide de ce que nous apprenons chaque matin en prenant notre déjeuner.

Les journalistes de ces journaux nous répètent néanmoins qu’ils restent indépendants. Malheureusement, de nombreux signes et détails à leur lecture ne peuvent tromper. Par exemple : il n’y a eu aucun article dans les quotidiens de Gesca lorsqu’un livre peu favorable à Paul Desmarais a été publié: Derrière l’État Desmarais : Power (2008). Inversement, pas un mot dans les journaux de Quebecor sur le lock out au Journal de Montréal. Il faudrait beaucoup de témérité à un journaliste de ces deux « empires » de presse pour oser critiquer l’attitude de leurs propriétaires. En fait, cela est quasiment inimaginable et cela mène donc à une importantes auto-censure, l’un des critères retenus par RSF pour mesurer le degré de liberté des journalistes. Tout cela pourrait bien sur fonctionner si l’un « rattrapait » systématiquement l’autre. Cependant, il existe des sujets sur lesquels les intérêts des deux conglomérats convergent. Et il devient alors très difficile d’obtenir de l’information. C’est ce que constatent ces mêmes journalistes dans le Trente. Mais qui lit le Trente?

Il existe bien sur d’autres médias. Les radios sont détenues par différents propriétaires. Mais ceux-ci sont aussi généralement de gros joueurs (par exemple Astral Médias qui possède de nombreuses stations de télévision et de radio, comme Historia, Canal D, Ztélé, Rockdétente, NRJ…) et il n’en reste donc pas moins que quasiment tous les médias sont détenus par des conglomérats dont le but principal est d’augmenter leurs profits, l’indépendance des journalistes arrivant loin derrière.

Ajoutons à cela les entraves de plus en plus nombreuses que portent les politiques à la Loi sur l’accès à l’information et l’on constate que la 21ème place du Canada est logique. Et que vu la tendance, cela risque de ne pas s’améliorer. A moins que les autres pays fassent pire que nous, ce qui est loin d’être impossible vu la tendance mondiale. On assiste en effet à un recul général de la liberté de la presse dans le monde. Le pire étant sans doute que certains pays parmi les plus mal classés à ce chapitre continuent de jouir d’une image remarquable (ou presque). Ainsi, la Chine est classée 171ème sur 178… ce qui ne nous empêche pas de commercer avec elle, quasiment comme si de rien n’était. Pire, nous nous y précipitons! Il n’y a qu’à voir le succès des Jeux olympiques de Pékin et de l’Exposition universelle. Tout le monde voulait en être.

Bref, plus que jamais la démocratie est en danger dans le monde. Et il apparaît urgent de prendre des solutions « radicales », par exemple en interdisant qu’une seule personne (morale ou physique) ne puisse posséder plus de 25% d’un média, ce qui assurerait l’indépendance des journalistes. On pourrait même aller plus loin en exigeant que les médias deviennent des associations ou des coopératives. Ce afin d’en finir avec cette obligation de rentabilité qui oblige les journaux à tomber dans le sensationnel et à réduire leurs salles de nouvelles. Surtout lorsque les enjeux sont aussi élevés qu’à notre époque où les techniques de propagande sont particulièrement avancées (il n’y a qu’à penser à la « lutte contre le terrorisme »). Car les médias ne sont pas des entreprises comme les autres. Leur mission ne doit pas être de faire des profits mais bien de garantir aux citoyens une information de qualité ainsi qu’une vigilance de tous les instants à l’égard de nos dirigeants (politiques et économiques).

Voilà qui pourrait permettre aux médias de retrouver la confiance de la population, d’améliorer leurs ventes et de traverser avec succès cette fameuse crise, un peu trop facilement imputée, selon moi, à l’émergence des blogues et des médias sociaux. Malheureusement, ces choix qui s’imposent ne sont pas prêts d’être appliqués et c’est bien tout notre système démocratique qui en pâtit.


Christian Leray

Christian Leray est le président de Prisme Média, une société spécialisée en analyse de presse. Il profite d'une expérience d'une dizaine d'années dans le domaine de l'analyse du contenu des médias. Il a notamment dirigé le Laboratoire d'analyse de presse Caisse Chartier de l'UQAM et a publié en 2008 un ouvrage aux Presses de l'université du Québec: L'analyse de contenu, de la théorie à la pratique.