Le cout des travaux atteint des records au Québec5 milliards! C’est le tarif que l’on nous annonce pour refaire le pont Champlain. 3,5 milliards : c’est le montant prévu pour refaire l’échangeur Turcot. Même le prix des pistes cyclables bat des records : la piste sur le boulevard Maisonneuve a couté 3,5 millions pour… 4km, soit près de 1 million le km! Ces montants sont astronomiques : en comparaison, le viaduc de Millau, un ouvrage exceptionnel haut de 245 mètres, long de 2,5km, a coûté 400 millions d’euros, soit environ… 600 millions de dollars canadiens ! La ligne du TVG Est, en France, qui fait 300km, devait coûter… 3,125 milliards d’euros. Soit 4,7 milliards de dollars canadiens. Cela signifie qu’il est moins cher de construire en France une ligne de train à grande vitesse longue de 300km plutôt qu’un simple pont de 3km au Québec. Mais les médias acceptent cette réalité sans être plus perturbés que cela…

Des coûts qui n’effraient plus personne

En fait, on a totalement perdu le sens des réalités au Québec. Les autorités peuvent annoncer n’importe quel montant, les médias répercuteront la nouvelle sans broncher. J’ai cité quelques exemples dans mon lead, mais on pourrait quasiment les multiplier à l’infini. On peut prendre par exemple le montant du dernier tronçon de l’autoroute 30 ouvert à la circulation en 2010. Il a coûté 440 millions de dollars. Sauf qu’il n’y a eu que… 9 km de réalisés! 9 km! Cela signifie que le coût du kilomètre de cette autoroute est de près de… 50 millions de dollars!

Évidemment, ces chiffres pris isolément ne veulent pas dire grand chose. Après tout, qui connaît le prix du kilomètre d’autoroute ou de ligne de train à grande vitesse? J’ai donc fait quelques recherches et voici ce que j’ai trouvé (source Wikipedia et le ministère français des Transports) :

Compte-tenu de leurs caractéristiques techniques, la construction de lignes ferroviaires à grande vitesse représente un investissement relativement lourd. […]. Début 2007, on estimait le coût moyen au kilomètre à 17 millions d’euros courants, pour une emprise de 40 m (largeur totale) et une plateforme de 14 m, soit environ trois fois le coût de construction d’une autoroute 2×2 voies

En effet, en France, le kilomètre d’autoroute coûte environ 5 millions d’euros, soit, 7,5 millions de dollars canadiens. A comparer aux 50 millions de l’A30. Précisons que ces autoroutes sont de très grande qualité et sont conçues pour résister au gel et au dégel. Des régions françaises connaissent des hivers rigoureux, comme l’Alsace ou la Savoie, et les autoroutes y résistent très bien, contrairement à ce que nous connaissons au Québec.

Traitement médiatique de la corruption

Mais tous ces chiffres n’émeuvent personne. Dans leur célèbre livre, Mafia Inc., André Noël et André Cédillot citent à plusieurs reprises des policiers qui affirment que la corruption explique les déficits des gouvernements. Radio-Canada, sans vraiment enfoncer le clou, l’a démontré en citant des experts qui parlaient de surcoûts dûs à la corruption d’au moins 30%. Sam Hamad, l’ancien ministre des Transports, a annoncé des dépenses de 4 milliards cet été en travaux routiers en tous genre. Si l’on applique le 30%, cela signifie que plus de un milliard (1,2 pour être précis) est détourné! Comment voulez-vous ensuite équilibrer un budget avec de telles pertes? D’autant que comme l’ont montré Mafia Inc. et Radio-Canada, la qualité laisse très souvent à désirer…

Mais les médias ne s’intéressent finalement pas tant que cela à ces détails. Ils sont davantage occupés par les conséquences : l’état des ponts et des routes et les malheurs des automobilistes… Pendant ce temps, ils rapportent les paroles des ministres qui ont beau jeu de rappeler qu’ils ne sont pas responsables de la situation et que l’on paie actuellement des années de désinvestissement dans nos infrastructures.

Du coup, rien ne change. 25 tonnes de « paralumes » s’effondrent sur l’autoroute Ville-Marie? Rien ne se passe! La mafia fait exploser les frais et presque personne ne trouve rien à redire. Il faut qu’un rapport secret (le fameux rapport Duchesneau) soit rendu public pour que l’on parle « des vraies affaires ».

Pour revenir aux coûts de construction, il apparaît clairement que les frais sont beaucoup plus élevés au Québec qu’ailleurs. Le seul moment où j’ai vu un média se poser quelques questions est lorsque La Presse a publié en 2007 un dossier sur le prix des routes, qui était systématiquement plus élevé au Québec que partout ailleurs au Canada. Voici ce qu’écrivait Bruno Bisson dans La Presse le 26 septembre 2007 :

Selon les données obtenues par La Presse, le coût de const ruct ion des routes est beaucoup plus élevé dans le sud du Québec que dans le sud de l’Ontario. Selon les différentes catégories de routes et les milieux où elles sont construites, les écarts entre les coûts déclarés varient de 20% pour une autoroute urbaine à plus de 100% pour une route provinciale à grande circulation aménagée en milieu rural.

La construction d’une autoroute rurale dans le sud du Québec, où se concentrent une grande partie des populations urbaines et de l’activité économique, coûte jusqu’à 33% plus cher au Québec que dans la province voisine.

Tout le reste du dossier est du même acabit et j’en laisse de larges extraits à la fin ce billet. Bref, bien des années avant le reportage d’Enquêtes, on savait. Mais personne n’a rien dit. En outre, La Presse avait-elle mené une enquête pour découvrir ces chiffres? Pas du tout : elle avait simplement obtenu la copie d’un rapport grâce à la la Loi d’accès à l’information. Cette nouvelle a-t-elle fait boule de neige et cela a-t-il créé un scandale? Rien du tout : ce dossier a été publié dans un véritable anonymat et ses informations n’ont été reprises par aucun autre média, ou presque.

Et le climat n’explique certainement pas la différence. Pourquoi les routes sont-elles trouées et les ponts s’effondrent-ils au Québec alors qu’il suffit de faire 50 kilomètres pour constater qu’en Ontario et aux États-Unis les infrastructures routières sont en parfait état? Même au Nouveau-Brunswick, provinces pourtant réputée plus pauvre, le réseau routier est en excellent état.

Commission d’enquête

Aujourd’hui, même Jean Charest parle de peut-être déclencher une Commission d’enquête. A ce sujet je m’interroge sérieusement. Avec le recul, peut-on dire que la Commission Gomery a servi à quelque chose? Hormis faire chuter durablement le Parti Libéral et coûter des millions, les résultats ont été extrêmement limités. Et la Commission d’enquête déjà réalisée sur la corruption dans l’industrie de la construction a-t-elle changé quelque-chose? Sans doute que non lorsque l’on voit où l’on en est rendu 30 plus tard…

Je m’interroge donc sur l’utilité d’une telle organisation. Cela ferait le bonheur des médias, c’est certain, mais cela serait-il profitable aux québécois? Je me le demande. La seule façon de changer les choses est de faire passer un message à nos élus par le vote. Mais avec seulement deux partis qui s’alternent régulièrement aux affaires, il est difficile d’espérer voir les choses changer en profondeur.

 

Quelques extraits du dossier sur les surcoûts des routes au Québec (La Presse, septembre 2007)

Les routes dites secondaires, qui sont semblables dans les deux provinces, coûtent également entre 48% et 74% plus cher à construire au Québec, selon qu’elles se situent en milieu urbain ou rural.

Dans les territoires du nord du Québec et de l’Ontario, les écarts sont moins marqués. Les coûts des chaussées d’autoroutes et réseaux collecteurs (routes secondaires) sont plus élevés au Québec de « seulement » 9% à 16%.

Les chaussées des routes provinciales coûtent, en revanche, 50% plus cher en milieu rural, et 36% plus cher dans les villes du Québec que dans la province voisine.

Bref, quelle que soit la variable qu’on regarde, en matière de routes, c’est presque toujours au Québec que ça coûte le plus cher. Même les trous dans la chaussée sont plus chers! Et comme si ça ne suffisait pas, nos sols exigent d’être plus bichonnés qu’ailleurs, constatait toujours Bruno Bisson dans le deuxième volet de sa série d’articles « Rouler sur l’or » :

Au Québec, on a souvent l’impression de rouler sur des routes en très mauvais état. Et pourtant, nos routes coûtent beaucoup plus cher que dans le reste du Canada, révèlent des données obtenues en exclusivité par La Presse. Une série troublante à suivre jusqu’à vendredi, en prévision du premier anniversaire de l’effondrement du viaduc de la Concorde. Car les dépenses ne font que commencer…

La chaussées des routes du Québec coûtent beaucoup plus cher à construire que dans n’importe quelle autre province du Canada. Les routes du Québec coûtent aussi plus cher à déneiger. L’asphalte coûte plus cher. La roche des fondations, aussi. Même l’entretien quotidien des routes coûte en moyenne 500$ de plus par kilomètre au Québec qu’en Ontario.

À en croire les données tirées d’une vaste étude économique de Transports Canada sur le coût des routes, que La Presse a obtenue, les Québécois roulent, sans le savoir, sur le réseau routier le plus coûteux au Canada (exception faite des routes du Nord canadien et des routes qui desservent les régions isolées de la Colombie-Britannique).

Pour des tronçons de route équivalents, la construction de chaussées routières coûte jusqu’à 80% plus cher au Québec que dans la moyenne des provinces. Les coûts des matériaux de construction et les quantités de matériaux utilisées par le ministère des Transports du Québec (MTQ) expliquent en grande partie ces écarts de coûts considérables entre le Québec et les autres provinces canadiennes.

À titre d’exemple, le coût de construction d’une chaussée d’autoroute urbaine à deux voies coûte 790 000$ par kilomètre au Québec, soit 50% de plus que la moyenne canadienne (d’environ 527 000$ par kilomètre).

Dans le reste du pays, le coût d’un segment de route équivalent oscille entre 340 000$ le kilomètre à l’Île-du-Prince-Édouard, et 660 000$ le kilomètre dans le sud de l’Ontario.

Autre exemple: la chaussée d’un tronçon de route principale, situé en milieu rural (comme la route 132 entre Sorel et Bécancour) coûte en moyenne 433 500$ par kilomètre, dans les 14 provinces et territoires couverts par l’étude de Transports Canada. Au Québec, la construction d’un segment de chaussée équivalent coûte en moyenne presque deux fois plus cher, soit 793 361$.

Comme le montrent nos tableaux, de tels écarts s’observent pour tous les types de projets routiers étudiés par Transports Canada (autoroutes, routes principales, routes secondaires), qu’ils soient construits en milieu urbain, ou rural.

L’étude révèle par ailleurs que Québec paye aussi plus cher pour l’entretien hivernal et l’entretien général des routes (nids-de-poule, glissières de sécurité, lampadaires, etc.). Ces coûts d’entretien annuels sont 40% à 111% plus élevés au Québec que dans le reste du Canada.

Ces données ne tiennent toutefois pas compte des conditions hivernales réelles dans chaque territoire, et se résument à un calcul des coûts globaux de déneigement et de déglaçage dans chaque province.

L’addition de ces factures et de ces coûts significativement plus élevés dans la Belle Province font du réseau québécois le plus coûteux – et de loin – de toutes les provinces du pays.

 Les prix de l’asphalte, de la pierre concassée et des graviers qui entrent dans la construction des chaussées routières, au Québec, sont parmi les plus élevés au pays. Ils contribuent à faire des routes québécoises les plus chères à construire au Canada.

Selon les données d’une étude de Transports Canada, dont La Presse a obtenu copie, une tonne d’asphalte coûte en moyenne de 10$ à 20$ de plus au Québec que dans n’importe quelle autre province. Les autres produits du bitume utilisés dans les couches inférieures de la chaussée coûtent aussi plus cher, soit entre 10$ et 15$ de plus par tonne. L’écart entre le coût de ces produits au Québec et la moyenne des autres provinces dépasse 20%.

Les variations des coûts de cet asphalte sont toutefois assez marquées. L’Île-du-Prince-Édouard, la Nouvelle-Écosse et l’Alberta déclarent des coûts de seulement 50 à 57$ la tonne, qui sont nettement plus faibles que dans le reste du pays. Une majorité des provinces affichent plutôt des coûts unitaires de 60$ à 65$ la tonne d’asphalte. Le Québec se distingue nettement du lot, avec un coût moyen de 85$ la tonne, soit 10$ de plus que le plus cher de tous les produits équivalents utilisés dans la province voisine, l’Ontario.

 

 

Et l’on pourrait continuer encore longtemps ainsi… sans qu’il ne se passe rien! Étonnamment, le reportage d’Enquête a eu un énorme impact là où ce dossier est passé totalement inaperçu. Il serait intéressant de savoir pourquoi.


Christian Leray

Christian Leray est le président de Prisme Média, une société spécialisée en analyse de presse. Il profite d'une expérience d'une dizaine d'années dans le domaine de l'analyse du contenu des médias. Il a notamment dirigé le Laboratoire d'analyse de presse Caisse Chartier de l'UQAM et a publié en 2008 un ouvrage aux Presses de l'université du Québec: L'analyse de contenu, de la théorie à la pratique.